Je vais vous brosser le tableau d’un monde ludique, voguant là, quelque part dans le vaste univers. En son sein, trônent, sur tous les coins de comptoir, les boîtes à idées qui ne servent à rien. Et Dieu sait qu’il en existe beaucoup de comptoir de tous ordres avec des coins ; des multitudes. Belle invention que ces boîtes à idées qui ne servent à rien et qui prolifèrent à tous les coins de rue. Leur présence atteste, justifie, souligne, dépeint la frivolité de cette humanité insouciante qui les a engendrées.
Leur utilisation, loin d’un effet de mode, est devenue un sport national. L’inclinaison viscérale à cultiver la légèreté, la désinvolture, la futilité sont ancrées dans l’ADN de ceux qui aiment booster l’humour dans ses retranchements, émettre des inepties, colporter des aberrations, défendre des incohérences jusqu’au déraisonnable. Quitte à être accusé de puérilité. Ces prédispositions apportent le remède à tous les maux. État d’esprit qui échappe aux récalcitrants, aux pisse-froid ; ces gueux de la morosité, ces empêcheurs de tourner en rond, ces bas de plafonds.
Dans cette société submergée sous des marées d’informations redondantes, il se répand qu’un bruit court actuellement à propos d’une rumeur tenace. Elle propage, comme quoi la race des boîtes à idées qui ne servent à rien serait menacée de disparition. Des boîtes à idées qui servent à quelque chose, nouvellement apparues, intriguent. Insidieuses, nul ne sait comment, elles s’imposent en catimini. Attention ! Soyons attentifs et vigilants. Le néfaste s’immiscerait-il, sournois, machiavélique ? Ce commérage repris, disséqué, trituré, par tous les médias d’information en continu, annonce la fin prochaine de cette particularité ancestrale. Qui, de nous, n’a jamais osé accoucher d’idées qui ne servent à rien, pour le simple plaisir : du badinage, de la culture du paradoxal. De porter par l’absurde la contradiction ou butiner le persiflage en toute fantaisie ? Et surtout avoir envie de les diffuser, de les confronter, en les déposant, fièrement, dans les boîtes à idées qui ne servent à rien, pour que tout un chacun puisse s’en inspirer et s’en rassasier. Reconnues d’utilité publique, les boîtes à idées qui ne servent à rien, à l’instar des espèces menacées d’extinction, ne pourront perdurer, au-delà de l’arrivée invasive de l’abominable boîte à idées qui servent à quelque chose. Cette nouvelle mutation des boîtes à idées qui servent à quelque chose, reflet nostalgique de ce qui aurait été, paraît-il, mieux auparavant, ont-elles des chances de supplanter les boîtes à idées qui ne servent à rien ? A ce jour, aucun antidote n’a de chances d’émerger.
Est-ce réellement fondé ? Oui, selon la communauté scientifique, puisque, inéluctable, ce variant s’impose, avec un fracassant succès. Cette métamorphose découle d’une manipulation génétique opérée par un sombre généticien de second ordre. Bunkerisé au fond d’un laboratoire secret chinois, en déficit de notoriété et de glorification, face à son anonymat, il osa rompre avec l’éthique. Le fruit de ses tripatouillages, lors de la dissection du génome de la boîte à idées qui ne servent à rien, a fuité et a infecté, insidieusement, l’environnement proche, ouvrant grande la porte à sa prolifération. L’agressivité de cette transmutation, non maîtrisée, annihile, par contamination, toutes les boîtes à idées qui ne servent à rien, en les transformant, sans coup férir, en boîtes à idées qui servent à quelque chose. Aussitôt apparues, aussitôt encensées. Toute la frange, minoritaire, des tristes sires, pessimistes chroniques, collectifs de la bien-pensance, entra en transe. Leur heure de gloire sonnera enfin. Notre incompétent et dépressif généticien, imbu de sa supériorité et au fait de son génie, cultiva sa réflexion intimiste. Les boîtes à idées qui ne servent à rien sont des abstractions inutiles, puisqu’elles ne collectent que des idées farfelues, fantasques, utopiques, aléatoires, d’aucune utilité pour le bien de l’humanité. Son devoir, rétablir le pragmatisme. Par contre, son projet de boîtes à idées qui servent à quelque chose, elles, elles sont indispensables au bien-être de chacun par le recueil d’idées constructives, réalistes, concrètes, utiles, cartésiennes. A l’encontre de la doctrine officielle,
il s’inscrit comme le chantre de la rationalité, du libéralisme. Malheureusement, la création échappa à son géniteur et sa prolifération s’annonça galopante. Il s’est échiné, contre toute déontologie, à mener au bout sa dextérité au maniement du ciseau CRISP-Cas9 à l’extrême. Afin de plier, à sa volonté, le génome de la race des boîtes à idées qui ne servent à rien, en éradiquant le gène QUI NE SERT A RIEN, pour engendrer celui QUI SERT A QUELQUE CHOSE.
Face au scandale, l’OMS (Organisation Mondiale pour la Sérénité) s’employa à contenir la pandémie. Elle décréta le confinement généralisé de l’humanité, en vue de limiter l’accès et l’utilisation des boîtes à idées qui servent à quelque chose. Opposées au mal irréversible, les boîtes à idées qui ne servent à rien constatèrent avec affliction leur propre dégénérescence. Aucun remède ni vaccin, malgré l’acharnement des laboratoires les plus réputés, ne surent maîtriser le code ARN de ce virus. Pour retarder l’inéluctable, des petits malins s’évertuèrent à déposer au fond des boîtes à idées qui servent à quelque chose une généreuse couche de glu, pour museler ces fanfaronnes. Hélas en vain. Les idées qui servent à quelque chose pullulèrent, renforçant l’expansion et la suprématie des idées libérales. Le matérialisme débridé au service de la rentabilité, à tout crin ; vive la société de consommation ! Dans nos communautés, paradoxalement existe et existera pour toujours la coexistence d’un clan » des pour » et celui » des contre ». Mais le fléau de l’éradication annoncé fut conforté par l’adhésion massive des partisans au clan » des pour ». Ils éructaient à tue-tête : » A bas, les boîtes à idées qui ne servent à rien. Vive les boîtes à idées qui servent à quelque chose, au nom de la modernité ! A bas, les doux rêveurs, place au réalisme ». Alors que ceux du clan » des contre », sous le joug de la nostalgie, brandissaient les banderoles à l’effigie des boîtes à idées qui ne servent à rien, soutenues par des porte-voix tonitruants aux slogans : » Préservons nos idées qui ne servent à rien. Cultivons l’euphorie, la joie et l’allégresse. »
Malheureusement ils perdirent pied. Ainsi l’immémoriale bataille, des pisse-froid, des pisse-vinaigre, à l’encontre des gouailleurs, facétieux, malicieux, blagueurs, fut perdue pour ces orphelins. Révoltons-nous et privilégions la survie de ces dernières. Longue vie aux boîtes à idées qui ne servent à rien ! Mais la fantaisie mourut, le phantasme fut englouti, etc… La tristesse, la morosité envahirent le quotidien. Le règne de l’empirisme, du rationalisme, du matérialisme devint le ciment d’une nouvelle autocratie.
Et, la défaite fut amère. L’ultime jour néfaste arriva lorsque la dernière boîte à idées qui ne servent à rien fut fabriquée. Non encore contaminée, elle provoqua la convoitise de tout un chacun. Construire un bunker, un abri antiatomique, pour préserver l’intégrité de cette rescapée, devint le but égocentrique de collectionneur atypique. L’irrépressible besoin d’acquérir cette extravagante singularité occulta tout bon sens. Leur avidité ne connaissait aucune limite, ils auraient pu aller jusqu’à corrompre Dieu lui-même dans leur folie. La mise aux enchères avorta. Le MUSEUM DE L’UNIVERSALITE, fut seul reconnu comme dépositaire légal du dernier bien commun de l’humanité. Cette relique des temps anciens de l’insouciance sera exposée. Au grand dam des pro-boîtes à idées qui servent à quelque chose.
Toujours est-il que le vague à l’âme ressurgit. De plus en plus d’admirateurs vinrent en pèlerinage vénérer cette rescapée. Au point que l’engouement l’emporta et sa religiosité s’ancra dans le cœur de chacun. L’annonce de l’émergence d’une glorification irréversible. Aussi l’espoir d’une renaissance grandit au fil du temps. Ce mouvement, par son ampleur, arrivera-t-il à renverser le dogme d’un ultralibéralisme effréné ? Ayez la foi !
Homme du futur, aurez-vous la sagesse et la volonté de reconquérir ces » les boîtes à idées qui ne servent à rien », pour aduler et retrouver, à nouveau, la frivolité ! Consommons-la sans retenue !
Günther ZANNOR.
Nota bene : attention, ne confondez pas cette frivolité avec les frivolités proposées comme spécialité en boucherie et recherchées pour des agapes sans fin, par les adorateurs de rognons blancs (testicules d’agneaux, de béliers ou de bovins !).
Collection ZANNOR. 2025 10 05. »LE TOUT ET SON CONTRAIRE »


J’ai fini ton texte avec l’impression d’avoir traversé :
un congrès de philosophes absurdes,
une pandémie de poésie,
un laboratoire chinois clandestin,
et une assemblée générale de clowns métaphysiques.
Je pense l’avoir relu au moins cinq fois avant de comprendre… Un peu …
Mais je crois avoir deviné le fond :
tu défends le droit sacré aux idées inutiles, aux rêveries, au délire, à l’humour absurde… contre le monde des gens sérieux qui veulent que tout soit rentable et raisonnable.
En résumé :
tu refuses l’extinction de la fantaisie
Et franchement… heureusement qu’il existe encore quelques “boîtes à idées qui ne servent à rien”.
Sinon on finirait tous comptables de notre propre ennui.
J’ai peut-être compris que tu pleures surtout la disparition du délire, de l’absurde et de la fantaisie dans un monde devenu obsédé par l’efficacité.
C’est complètement barré…
mais pas complètement idiot ! 😉
Je ne sais pas où tu vas chercher tout cela, mais tu m’impressionnes vraiment !
Ton délire te permet-il de passer encore des nuits sereines ?
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