LAISSER PLANER UN DOUTE.

Je suis : le DOUTE, le seul, l'unique, n'en doutez pas.

Dans mon monde de « l'irraisonné », je fais figure de précurseur, j'ai accepté la mission, d'être : '' le pourfendeur de l'intransigeante CONVICTION ''.

J'ai pour dessein de bousculer tous mes condisciples qui se complaisent, dans une routine feutrée et agréable d'une vie sans ambition. Ils ne se posent, à aucun moment, des questions existentielles, se pavanant dans l'acquis, et ne se mettent jamais en doute. Je veux qu'ils me soutiennent dans ma noble croisade.

Réveiller la corporation, les faire adhérer à ma cause, pour une prise de conscience, dans le but d'affirmer notre suprématie sur les négationnistes du doute ; oui, malheureusement, il existe des adorateurs de l'intransigeante CONVICTION, sans nul doute et sans partage.

Aussi, la quintessence de notre confrérie assurera l'aboutissement de la culture et le règne du doute.

Semer le doute deviendra notre raison d'être, la philosophie de notre dictature. Porter le doute dans tous les esprits bienpensants ou non, qu'importe, c'est apporter la lumière aux insoumis.

J'ai décidé, aventurier que je suis, de bousculer leur ostracisme, et de répandre, de par le monde, la bonne et juste parole de la contestation, de la controverse et du scepticisme.

Partager les joies de l'hésitation, de l'incrédulité, de la perplexité, auprès des incrédules affirmant, haut et fort, être les champions de la conviction, de la certitude, persuadés du sérieux et de l'intangibilité de leur foi. Intransigeants dans leur fanatisme, incapables d'accepter l’existence de formes plus nuancée d'opinions.

Posons-nous la question, pourquoi moi, le prince du ''doute'', je devrais éternellement douter seul dans mon microcosme ? J'ai l'ambition de la malice, je vais égayer mon impudence. La farce n'étant pas prisée dans mon entourage, je vais, de ce pas, aller titiller le monde de la raison et de la conviction.

Mais je suis dans l'expectative de ce qui m'attend, n'ayant jamais franchi les frontières de la conviction. Soyons fous, et osons.

Me présentant aux garde-frontière, je m'interroge, me laisseront-ils entrer, ou devrais-je user de subterfuge ? Mon doute fut avéré, je fus refoulé, n'a-t-on jamais vu un doute infiltrer le domaine de la conviction, inimaginable, me sermonnèrent-ils, en riant sournoisement.

Obstiné, je me consulte et me questionne sur mes différentes alternatives, avez-vous déjà entendu que l'on pouvait, insidieusement, « laisser planer un doute » ?

Et bien, ni une ni deux, je m’élève dans les cieux et me mis à planer. Voletant de-ci de-là, au hasard, au-dessus du Parlement je me suis trouvé. M'infiltrant, perfidement dans la salle des débats, occupée par les dignes représentants de la nation « Conviction », j'y laisse planer mon doute préféré, celui qui imperceptiblement nuit à tout dogme éternellement établi. Doute, qui engendre la défiance dans la certitude, tel un ver dans le fruit de l'évidence.

La véhémence des propos me surprend : « conviction, conviction ! vocifère le débatteur courroucé. Voilà le maître-mot, il n'y aura pas, tant que je vivrai, d'autre précepte que la conviction, messieurs de l'opposition, de votre agnosticisme, on ne veut pas ».

Planant de plus belle, dès cet instant, la puissance de mon doute commença, à s'infiltrer, s'insinuant sournoisement.

Sous son joug, l'orateur, perdant pied, toussota, se raclant les cordes vocales. Pour la première fois de sa vie, une seconde d'hésitation, le doute s'empara de lui, interrompant, sa diatribe. Il reprit sur un ton moins convaincant : « Mais, nom de, heu, nom, puisque, heu, j'ai raison, heu, heu, vous pouvez, heu, accréditer ma thèse, heu, cela se pourrait-il qu'il existât, heu, des arguments permettant, heu, de minimiser mes préconisations, heu... »

L'opposant, triomphant, lui coupant la parole : « mais, oui, sans l'ombre d'un doute ! »

Oh ! sacrilège, jamais, au grand jamais, depuis la nuit des temps, personne ne s'était permis de prononcer ce mot éhonté, banni dans cette enceinte. Jamais le mot ''doute'' ne fut utilisé, même jamais évoqué, ni jamais pensé.

L'assemblée pétrifiée, dans un silence d'outre-tombe, laissant planer leur scepticisme, qui rejoignit mon doute toujours planant, eut du mal à se convaincre de la réalité de la profanation qu'ils subissaient.

Effaré par l'ampleur de son crime, lorsque ce mot diabolique franchit sa bouche, l'opposant se jeta au sol, geignant, suppliant ses pairs, de l'absoudre de toutes coercitions. Ce mot, disait-il, lui est venu, contre sa volonté. Il s'est insinué en lui et n'a pu s’interdire de le prononcer. Un maléfice avait pris possession de son libre arbitre. Il en était lui-même abasourdi, et… mais il ne put terminer. Il se fit conspuer, vilipender, injurier, bannir à tout jamais, et, manu militari, il se retrouva, sans fanfare ni trompette, au fond d'un cachot. Comme on le découvrit plus tard, il devint sa dernière demeure.

Le doute se mit à l'ouvrage.

Ces dignes représentants de la nation mirent des semaines, des mois à se remettre de ce séisme, car, le doute, une fois installé, il leur fut impossible de retrouver leur sérénité.

Et les tribuns de tribuner, les orateurs d'orateuriser, les commentateurs de commenter, les rapporteurs de rapporter, les harangueurs de haranguer, les déclameurs de déclamer, avec moult effets de manche et d'emphase, ne firent pas progresser la prise de conscience d'une inéluctable mutation de leur futur.

Je leur insufflais à leur insu : « Vous, dans votre monde de convictions, vous avez aussi vos menteurs, je m'en doute. J'affirme que celui qui trompe implicitement sème le doute, même si vous refusez de l'admettre. Vous êtes donc amené à me côtoyer. Oseriez-vous, encore, douter du doute ? Alors, ne doutez pas de vos mensonges. Incrédules, sceptiques que vous êtes, pouvez-vous, aujourd'hui, sans aucun doute, récuser le doute ? »

Ce qui provoqua une rupture avec leur électorat de base alerté par les médias qui commentèrent, à qui mieux mieux, ce malaise national.

Mais, comme dans toute société, chaque sujet, en chassant un autre, ce crime linguistique, prit la forme d'une simple novelette et fut vite oublié.

La zizanie s'atténuant au fil du temps et, après m'être enorgueilli de cette facétie, je dus reconnaître la faible portée de mon intervention.

Je tentais donc une nouvelle expérience.
Je pris conseil auprès de mes proches, tous des doutes de haute volée, on s'en doute, ce qui me permit d'élaborer une stratégie à la hauteur de notre sens de la plaisanterie désopilante.

De retour, dans ce monde obtus, j'ai semé le doute dans l'esprit de tous les bons pères de famille. Jusqu'alors, ils étaient convaincus de leur légitime paternité, excluant tout doute dans leur mode de pensée.

A partir de cet instant, ce fut la révolution. La suspicion devint le sport national. Qui des amoureux, des affectueux, des subjugués de l'amour, ne furent pas touché par cette incrédulité sournoise qui envahit leur subconscient.

Les regards, de travers, des cocus potentiels, fustigèrent leurs tendres épouses qui, pour seule défense, évoquèrent leur bonne foi, furieuses et offusquées face à une telle suspicion. Les infidèles manifestes firent profil bas, on s'en doute. Le ton monta, s'amplifia, l'incompréhension prévalut dans chaque foyer. Le relent de la méfiance s'accentua et le doute présumé se transformèrent vite en certitude, ce qui fut l'apothéose de mon prestige. La défiance, l'inquiétude, l'incertitude, la controverse, l'équivoque s'imposèrent imperturbablement. La société en émoi constata l'hécatombe provoquée par les ruptures, les divorces, les séparations, laissant pantelantes les nouvelles structures monoparentales.

Mais une voix s'éleva, au-dessus de la cacophonie, notre cher et respecté philosophe des lumières, Jean-Levy, se présenta en sauveur ultime, en proposant, la concorde.

Une nouvelle harmonie devra prendre le pas sur la bien-pensance de la conviction. Il faudra intégrer, qu'un jusqu'au-boutisme ne peut dominer ; dorénavant, l'intégration du doute sera une évidence.

Ce mot enfin lâché favorisa l'esprit critique, et la paix matrimoniale fut rétablie, et le pardon s'incrusta. Un monde nouveau s'offrit, introduisant nuances et compromis. Ce qui complexifia les relations de tous ordres, mais cela est un autre problème, qui ne me concerne pas, ma mission, elle est accomplie.

Je me targue, voyez la statue à mon effigie, d'avoir, par mon espièglerie, su apporter l’expression d'une réalité différente. Le doute n'est pas permis, car je suis un homme de conviction, je ne doute de rien, on s'en doute !


Mais... dans mon for intérieur... un tout léger petit doute... s'installe.
Normal ! Sans nul doute... je suis bien le Prince du doute.

Moralité :
La conviction du doute peut faire douter de la conviction.



Günther ZANNOR.

Collection ZANNOR. 2016. ''DICTONS & MAXIMES REVISITES''.

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