AU NOM DU POIL…

En permission, un Poilu qui s’idolâtrait, surnommé < Briscard, l’élégant ! >, et adulé au sein de sa Compagnie, s’époumonait comme un beau diable : « par la barbe du Prophète; la barbe te dis-je, il y en a marre; assez de cette barbe en broussaille ; un coup de cisaille en représailles et enfin la tranquillité. »

     La barbe toute tremblante et frissonnante, le flattant dans le sens du poil avec obstination, parlant dans sa propre barbe, avec son cheveu sur la langue et reprenant du poil de la bête, sentant sa fin prochaine, susurra avec insistance, à l’oreille du Poilu :  » Si tu te la coupes, tu ne seras plus du tout reconnu comme le plus beau Poilu…  barbu d’entre tous les Poilus barbus. Ton visage sera glabre et fera l’objet de tous les sarcasmes et railleries. De mauvais poil tu seras et l’admiration de tes fans tu perdras. »

    «  Imagine ta vie sans ma présence. De toi, dans leurs barbes ils riront et se gausseront de ton menton, en crâne d’œuf. »

     Elle espérait ainsi rester cette belle toison touffue formant une barbe fleurie, olympienne dans son port, d’une parfaite symétrie, ayant été élue la plus distinguée barbichette au sein de cette prestigieuse Compagnie de Sapeurs ; malgré ces quelques vilains, ces mals intentionnés, qui insidieusement, osassent, dans son dos, de temps en temps, porter la critique (par jalousie on présume) jusqu’à émettre des béguètements chevrotants.

     Sans vouloir couper les cheveux en quatre, il ne pouvait pas décemment la sacrifier, elle, cet attribut majeur de sa personnalité, elle, qui était sa raison d’être, sa parure, son panache, sa distinction… sa dignité.

     Pourquoi alors jusqu’à ce jour, patiemment, amoureusement, l’avait-il sculptée, brossée, peignée, choyée, caressée pour composer cette majestueuse barbe à la Verdi, poussant la minutie jusqu’à cirer l’extrémité de ses bacchantes pour un harmonieux équilibre.

     Serait-ce à cause de cette bourrasque capricieuse qui, sournoisement, retroussa subrepticement trois poils à son menton, le contrariant et le rendant fou de rage ? Craignant que l’on se gausse de ce ‘bouc’ disgracieux ?

     Au pied du phare imposant, nous étions tous trois, debout, en bout de jetée, face à l’océan démonté, dans les embruns tournoyants, les rafales inopportunes, mon Briscard sa Belle et moi.

     Ressentant son malaise et sa contrariété, Isabelle se blottit amoureusement contre lui et lui murmura : « barbe en broussaille ou barbe ordonnée, je t’aimerai pour toujours mon Sapeur bien-aimé. »

     Il s’en est fallu de peu pour un sacrifice, mais subjugué par le languissant regard de sa Belle, il se dissuada de rejoindre la communauté des imberbes du menton.

     Surpris par cette preuve d’amour spontanée, de sa main droite il l’attira et l’enlaça pour un fougueux baiser.

     Faisant face aux éléments déchaînés, le torse bombé, sa main gauche vint par un doux effleurement, remettre en ordre mes trois poils récalcitrants, objet de son énervement.

     Satisfaite d’avoir reconquis toute ma prestance, ma pilosité à nouveau restructurée, les trois dissidents  remis dans le droit fil d’un ordonnancement quasi militaire, j’ai enfin retrouvé ma sérénité.

     Comme à la parade, j’affichais ma fierté, car c’est moi, sa barbe, qui, au final… fut cajolée, par l’affirmation de sa fidélité.

        C’est à partir de ce moment mémorable, où notre Poilu revint à la raison, qu’il entonna, à pleins poumons, notre chanson, devenu l’hymne populaire  des barbes et des barbus :

EN BROUSSAILLE !
J'ai un poil... au menton
ça c'est... une interrogation
un deuxième... vint à pousser
c'était... pour m'humilier
un troisième... s'imposa
tu ne le... croiras pas
le quatrième...m'a surpris
je n'm'en suis... jamais remis
au dixième... j'ai paniqué
de ce qui... m'arrivait
au centième... qui émergea
j'en suis resté... baba
au-delà... il a fallu
mais je n'l'ai... pas cru
qu'il fallait... les taillader
pour se faire... une beauté
et depuis... ce jour là
toutes me tombent... dans les bras.
Vive la barbe... et les barbus
car nous sommes... les élus
la moustache... est tolérée
mais sans... exagérer
les imberbes... au bucher
ils seront... sacrifiés :

Au nom du poil tout puissant,
Inflexible et arrogant !!


Günther ZANNOR.


A LA VERDI !

Collection ZANNOR. 2018 11 16.  »NOUVELLES & COMPTINES »

LEO.

Léo ! Léo, écoute ! sais-tu qui je suis ?
Je suis... je suis celui qui rend les enfants… tout ébahis.
Je viens de loin... si loin, si loin d'ici
que mon long voyage fut un long, un très long défi.
Je suis né dans l'écume des crêtes, des crêtes au sein de la tempête
au sommet des vagues, des vagues déchaînées
les bourrasques violentes, de ma mère, m'ont arraché
j'ai pris mon envol au-dessus... de l'océan en colère
mes myriades de gouttelettes se sont envolées dans les airs
soulevées par les rafales d'un cyclone impétueux
nous nous sommes toutes regroupées au sein des cieux
formant ces gros nuages sombres et furibonds
entraînées, malgré nous, dans ce vaste tourbillon.
Toutefois, là... je ne suis pas encore tout à fait moi
par contre, je sais que mon destin sera de bon aloi.

Avec témérité, prenant notre mal en patience
nous nous sommes épaulées et avoir cette chance
de pouvoir survoler cet océan immense
au cœur de ces nuées... et ondées intenses.
Emportées sur les ailes des puissants courants d'air
chevauchant ces monstrueux déferlements... nous voilà fières
d'apporter aux hommes bienveillants... au seuil de leur chaumière
ces belles eaux qui enfantent les belles rivières
ce précieux liquide, cette eau bienfaitrice
l'eau de la vie pour eux assurément... propice.

Poursuivant notre périple au-dessus des continents
nous nous épanchons joyeusement en nous séparant
celles qui nous quittent font la pluie nourricière
quant à nous, notre chemin au-delà des barrières
nous mènera, Léo... jusqu'à ton... chez toi,
le pays lointain... où le froid règne en roi
ce roi, qui nous habille d'un manteau glacé,
de gouttelettes en flocons, nous a transmuées.
Se pavanant fièrement dans nos nouvelles parures
chacun de nous, coquet et fringant, on s'assure
que nos toilettes, tout de blanc, miroitantes
entreprennent leurs gracieuses chutes lentes
vers ton jardin secret, ton jardin adoré
nous venons gracieusement, virevoltant, nous poser
recouvrir la nature hivernale de notre douce caresse
pour t'apporter, à toi, Léo... joie et allégresse.

De cette légère et duveteuse écharpe blanche
tu vas de tes mains habiles me donner, ce dimanche
ce dont j'ai longuement rêvé, rêvé en ta compagnie
en riant joyeusement... de toi, recevoir la vie.
Tes rires joyeux me tourneboulent
rondement en boule, tu me roules,
sur mon gros ventre, mon ventre bedonnant
mon torse, ma tête vont dodelinant
enfin, la dernière touche, impatient, tu poses
à la place du nez, une jolie carotte rose
mon galurin ridicule, sur ma tête, posé
me confère un air d'épouvantail enjoué.

Léo, en reculant, tu contemples émerveillé
ton œuvre, de tes mains, brillamment façonné
ému, maintenant, tu sais qui je suis
je me voue à toi et te séduis.
"Ton beau, ton grand bonhomme de neige" suis devenu
je vois dans ton regard que tu me portes aux nues.

Par notre belle complicité unique
et ces doux instants d'une entente magique
des larmes de joie de mes yeux s'écoulent
furtives, mais très vite gelées, je les refoule
même s'il est de glace, mon cœur, mon tendre cœur
bat et battra toujours au diapason de ton bonheur.

Déjà, la crainte du redoux s'invite au coin du bois
le temps est venu de se quitter, l'émotion dans la voix
A tous ceux qui veulent avec Léo, la prochaine saison
nous retrouver et jouer à nouveau à l'unisson
l'hiver prochain, assurément, je vous le promets
pour Léo et vous, mes bons amis, je reviendrai.

Il est l'heure, pour moi, de ruisseler vers la mer,
la mer, qui est ma mère et qui m'est très chère
qui en son sein, amoureusement, me câlinera
jusqu'au jour béni où l'aventure, enfin, se perpétuera.

A bientôt, mon cher complice ! Et fi de la mélancolie.
Joyeux Noël à toi Léo et à tes chers amis !


Günther ZANNOR

Collection ZANNOR. 2020 01 18. ''NOUVELLES & COMPTINES''